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Mercosur: Paris et Rome contrarient les plans de l’UE, ultimatum de Lula

L’Italie a rejoint la France mercredi pour réclamer un report de l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur, ce qui risque d’empêcher Ursula von der Leyen de parapher ce traité en fin de semaine, au grand dam du Brésil.Une signature dans les prochains jours est “prématurée”, a lâché Giorgia Meloni à la veille d’un sommet européen à Bruxelles.La cheffe du gouvernement italien veut d’abord des garanties “suffisantes” pour le secteur agricole, et se dit “convaincue qu’au début de l’année prochaine, toutes ces conditions seront réunies”.Cette sortie est une douche froide pour la Commission européenne. Bruxelles n’a cessé de marteler ces derniers jours qu’une signature était indispensable avant la fin de l’année, pour la “crédibilité” de l’Union européenne et afin de ne pas contrarier les partenaires latino-américains.Prudent, l’exécutif européen fait mine d’y croire encore. “Les chefs d’Etat et de gouvernement vont en discuter au sommet européen” ce jeudi, a dit à l’AFP Olof Gill, porte-parole de la Commission.Au Brésil, le président Lula, qui avait appelé à la responsabilité Emmanuel Macron et Georgia Meloni, a posé une forme d’ultimatum.”Si on ne le fait pas maintenant, le Brésil ne signera plus l’accord tant que je serai président”, a-t-il menacé. “Si jamais ils disent non, nous serons désormais fermes avec eux, parce que nous avons cédé sur tout ce qu’il était possible de céder diplomatiquement”.- “Billet remboursable” -La prise de position de Rome sur ce dossier est potentiellement décisive. Avec la France, la Pologne et la Hongrie, l’Italie est en capacité de former une minorité de blocage au sein des Vingt-Sept, ce qui empêcherait un examen de l’accord durant la semaine.”Ca risque d’être très chaud”, convient un diplomate européen anonymement, alors que l’Allemagne comme l’Espagne insistent pour approuver ce traité de libre-échange le plus vite possible.Le chancelier allemand, Friedrich Merz, a promis d’exercer une pression “intensive” sur ses partenaires européens mercredi soir et jeudi matin, en appelant à ne pas “chipoter” avec les grands traités commerciaux.Emmanuel Macron a prévenu que “la France s’opposerait de manière très ferme” à un éventuel “passage en force” de l’Union européenne, a rapporté la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon. Paris ne considère pas encore comme “acquis” le report de la signature du traité, mais les déclarations de Giorgia Meloni sont la “preuve” que “la France n’est pas seule”, a-t-elle ajouté.La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, espérait parapher ce traité lors du sommet du Mercosur samedi dans la ville brésilienne de Foz do Iguaçu. Mais elle a besoin au préalable de l’aval d’une majorité qualifiée d’Etats membres à Bruxelles. “J’espère qu’elle a un billet (d’avion) remboursable”, glisse une source diplomatique européenne.- Manifestation à Bruxelles -Cet accord commercial avec l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay permettrait à l’UE d’exporter davantage de véhicules, de machines, de vins et de spiritueux, tout en facilitant l’entrée en Europe de viande, sucre, riz, miel ou soja sud-américains, ce qui inquiète les filières concernées.Les agriculteurs européens ne décolèrent pas et annoncent une dizaine de milliers de manifestants jeudi à Bruxelles contre ce traité. Pour rassurer la profession, l’UE a ajouté des mesures de sauvegarde: un suivi des produits agricoles sensibles et une promesse d’intervention en cas de déstabilisation du marché.Un compromis a été trouvé mercredi soir sur ce volet entre des eurodéputés et des représentants des États membres: les garanties pour les agriculteurs y sont supérieures à ce qu’avaient voté les Vingt-Sept en novembre, mais en deçà de la position adoptée par le Parlement européen mardi.Elles ne devraient toutefois pas suffire à la France. Le bras de fer avec Bruxelles s’inscrit dans un contexte de vaste mobilisation agricole dans l’Hexagone contre la gestion par les autorités de l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC).Et au sein de l’Union européenne, une série d’États redoutent que Paris ne se contente pas d’un report du Mercosur mais essaye de faire échouer le traité, malgré plus de 25 ans de négociations.Allemands, Espagnols et Scandinaves comptent quant à eux sur cet accord pour relancer une économie européenne à la peine face à la concurrence chinoise et aux taxes douanières des États-Unis.

Brésil: nouvelle étape franchie au Sénat vers une réduction de peine pour Bolsonaro

Le Sénat brésilien s’apprête à voter mercredi une proposition de loi qui pourrait réduire fortement la peine de prison de l’ex-président Jair Bolsonaro, condamné à 27 ans de réclusion pour tentative de coup d’Etat, le texte ayant été approuvé en commission.La commission de la Constitution et de la Justice de la chambre haute l’a approuvé à 17 voix contre 7, ouvrant la voie à un vote pour son adoption séance plénière dans les prochaines heures.Son approbation par la Chambre des députés la semaine dernière avait suscité de nombreuses critiques. Des manifestations s’y opposant, organisées dimanche, ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes dans plusieurs grandes villes du pays.L’ancien dirigeant d’extrême droite (2019-2022) a commencé à purger sa peine fin novembre dans les locaux de la Police fédérale à Brasilia.D’après les règles en vigueur actuellement, Jair Bolsonaro, 70 ans, pourrait demeurer environ huit ans incarcéré avant de bénéficier d’un éventuel aménagement de sa peine, selon le Tribunal d’exécution des peines de la capitale brésilienne.La proposition de loi pourrait réduire sa condamnation à deux ans et quatre mois. Le texte prévoit également d’accorder la liberté conditionnelle à des dizaines de partisans de l’ex-président d’extrême droite condamnés pour les émeutes du 8 janvier 2023 à Brasilia.Ce jour-là, des milliers de bolsonaristes avaient saccagé le Parlement, le palais présidentiel et la Cour suprême, réclamant une intervention militaire pour déloger du pouvoir le président actuel de gauche Luiz Inacio Lula da Silva, une semaine après son investiture.  – Texte reformulé -Au sein d’un Parlement à forte majorité conservatrice, les bolsonaristes tentent en vain depuis février de faire voter un texte permettant à Jair Bolsonaro de bénéficier d’une amnistie totale.Mais à l’approche des vacances parlementaires de fin d’année, ils estiment que la réduction de sa peine constitue “une première étape”.La semaine dernière, la proposition de loi avait été approuvée par les députés à une large majorité de 291 voix contre 148, à l’issue d’une séance houleuse.Au Sénat, la majorité conservatrice est moins accentuée, mais les demandes de report du vote en commission ont été rejetés mercredi matin.”Il faut se pencher sur ce sujet une fois pour toutes dans l’hémicycle”, a déclaré le sénateur Flavio Bolsonaro, fils aîné de l’ancien président récemment adoubé par son père comme candidat à la présidence pour le scrutin d’octobre 2026.Le rapporteur de la proposition de loi à la chambre haute, Espiridao Amin, allié de M. Bolsonaro, a changé la formulation du texte pour que la réduction de peine ne concerne que les personnes condamnées “pour des crimes contre l’Etat de droit”. Cela concerne donc l’ancien président et ses proches collaborateurs condamnés pour tentative de coup d’Etat, ainsi que les émeutiers du 8 janvier 2023.La version précédente, approuvée par les députés, était un “cheval de Troie” qui “réduit également drastiquement les peines des délinquants” de droit commun, a averti mardi le sénateur centriste Alessandro Vieira.- “Voué au véto” -L’entrée en vigueur d’une éventuelle réduction de peine pour Jair Bolsonaro pourrait toutefois être retardée si le président de gauche Luiz Inacio Lula da Silva décide de censurer le texte avant sa promulgation.”Ce texte est voué au veto”, a dit aux journalistes le sénateur de gauche Randolfe Rodrigues, le qualifiant de “lamentable”.Mais le Parlement aura le dernier mot et pourrait voter l’annulation du veto présidentiel.Le rapporteur de la proposition de loi à la chambre basse, Paulinho da Força, l’a qualifiée de “geste de réconciliation” dans un pays fortement polarisé.Dimanche, des dizaines de milliers de manifestants ont exprimé leur mécontentement dans la rue, avec pour mots d’ordre “Pas d’amnistie” ou “Parlement, ennemi du peuple”. En septembre, à l’issue d’un procès historique, Jair Bolsonaro a été reconnu coupable par la Cour suprême d’être le leader d’une “organisation criminelle” ayant conspiré pour son maintien au pouvoir malgré sa défaite à la présidentielle de 2022.Selon l’accusation, ce projet putschiste, qui prévoyait même l’assassinat de Lula après son élection au second tour, a échoué faute de soutien du haut commandement militaire. 

Le fils du cinéaste Rob Reiner a comparu devant la justice pour le meurtre de ses parents

Nick Reiner, inculpé du meurtre de son père, le cinéaste américain Rob Reiner, et de sa mère, la photographe Michele Singer, a comparu pour la première fois mercredi devant un tribunal de Los Angeles. L’homme de 32 ans, poursuivi pour deux chefs d’accusation – meurtre au premier degré, assorti de la circonstance aggravante de meurtres multiples –  s’est présenté devant le tribunal lors d’une très brève audience scrutée par les médias.Le fils cadet du couple, en proie à des addictions depuis l’adolescence, doit comparaître à nouveau devant la justice le 7 janvier pour plaider coupable ou non-coupable.Son avocat a déclaré mercredi à la presse que l’affaire devait être traitée avec “retenue et dignité”, évoquant une “tragédie dévastatrice qui a frappé la famille Reiner”.  “Il y a des questions très, très complexes et sérieuses dans cette affaire. Elles doivent être traitées de manière approfondie”, a-t-il ajouté.Dans un communiqué publié mercredi, Jake et Romy Reiner ont qualifié la mort de leurs parents de “terrible et dévastatrice”. “Les mots ne peuvent même pas décrire la douleur inimaginable que nous ressentons à chaque instant”, ont-ils ajouté, demandant le “respect de leur vie privée”.  Nick Reiner risque la prison à vie sans possibilité de libération conditionnelle, ou la peine de mort. Le procureur du comté de Los Angeles, Nathan Hochman, a déclaré n’avoir pas  décidé s’il comptait requérir la peine capitale, ajoutant qu’il tiendrait compte des souhaits de la famille des victimes.- Poignardés -“Les poursuites dans ces affaires impliquant des membres d’une même famille comptent parmi les dossiers les plus difficiles et les plus déchirants auxquels ce bureau est confronté, en raison de la nature intime et souvent brutale des crimes en question”, a-t-il dit.Peu après son entrée en fonction en 2019, le gouverneur démocrate de Californie, Gavin Newsom, avait instauré un moratoire sur les exécutions capitales, mais la peine de mort n’y est pas formellement abolie. Rob Reiner, auteur entre autres du film “Quand Harry rencontre Sally”, a été découvert mort dimanche après-midi au côté de son épouse dans leur maison de Brentwood, un quartier huppé de la métropole californienne.Leur fils a été interpellé dans la soirée de dimanche et placé en détention sans possibilité de libération sous caution.Rob Reiner, 78 ans, et son épouse, 68 ans, ont été poignardés à plusieurs reprises, selon l’accusation.La veille, Nick Reiner avait perturbé une fête de fin d’année où il était invité avec ses parents, selon les médias américains. Le fils et son père s’y seraient violemment disputés, affirme le New York Times. Nick, l’un des trois enfants du couple (Rob Reiner avait un autre enfant issu d’un premier mariage), vivait de façon intermittente chez ses parents et évoquait ouvertement sa toxicomanie.Dans un podcast, il affirmait avoir suivi 18 cures de désintoxication durant son adolescence.Nick Reiner livrait aussi des anecdotes sur son comportement instable. Une fois, a-t-il raconté en 2018 dans un autre podcast, après avoir passé des jours sans dormir sous l’effet de la cocaïne, il s’était mis à “frapper tout ce qui lui tombait sous la main” chez ses parents. Il s’est aussi parfois retrouvé à la rue ou dans des refuges.C’est en s’inspirant de sa propre expérience qu’il avait coécrit un film réalisé par son père, “Being Charlie” (2015), qui raconte le difficile rétablissement d’un fils de célébrités ravagé par les drogues.Cinéaste éclectique et citoyen engagé, Rob Reiner a eu une longue carrière à Hollywood, comme acteur et réalisateur.En marge du cinéma, il était un militant de gauche, proche des démocrates. Il défendait le droit au mariage pour tous et était un critique virulent de Donald Trump.Lundi, le président américain a attribué le meurtre du cinéaste à son antitrumpisme “enragé”, un message qui a outré jusque dans le camp conservateur.

Endeuillé, isolé mais libre de rêver : être jeune en Ukraine

Ombre de moustache, tignasse ébouriffée et casquette de marque : Bogdan serait l’ado lambda, s’il ne concentrait les malheurs d’une jeune génération ukrainienne marquée par bientôt quatre ans de guerre.Son père Stanislav, militaire de carrière, est mort le 30 mars 2022 à l’âge de 45 ans en défendant Kharkiv. Epuisée par les épreuves, sa mère Iryna, 50 ans, a été diagnostiquée à l’automne d’un cancer de l’utérus de stade trois.Bogdan Levtchikov, 15 ans, ne connaît plus personne de son âge dans sa ville de Balakliia (est de l’Ukraine) occupée par l’armée russe de mars à septembre 2022, reconquise par les forces ukrainiennes mais régulièrement sous le feu russe, à 70 km du front.”Ma mère et moi sommes revenus quelques jours après la libération de la ville et il n’y avait plus d’enfants, aucun magasin ouvert, rien”, se souvient-il. La vie n’a repris qu’au compte-gouttes, avec seulement une fraction des 26.000 habitants d’avant-guerre encore sur place – dont beaucoup de personnes âgées.Les lieux jadis fréquentés par les jeunes sont largement désertés. Le parc à skateboard, les bords de la rivière Balakliia ont été minés par les Russes. Les mines y ont depuis été enlevées “mais la rumeur dit que ce n’est toujours pas sûr d’y aller”, explique Bogdan.L’adolescent suit ses cours exclusivement en ligne. Son quotidien est rythmé par les alertes antiaériennes.Descendre quatre étages à pied pour se réfugier au sous-sol est au dessus des forces de sa mère. Fils et mère étendent alors un matelas dans la petite entrée de leur appartement, seule pièce un peu protégée car ne donnant pas sur une fenêtre. “Nous nous sommes habitués à nous débrouiller à deux. Nous formons une équipe soudée”, sourit Bogdan. Aucune de ces épreuves ne se lit sur le visage calme de l’adolescent. “Ce n’est pas que Bogdan. Tous les enfants se sont adaptés si vite. Cette génération, je ne sais pas comment la qualifier”, observe sa mère, circonspecte.Elle n’est pas la seule à se poser la question. Près de 24.000 jeunes Ukrainiens de 11 à 17 ans ont été interrogés fin 2023 sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). “La proportion de ceux qui se sentent heureux a chuté de façon significative” après l’invasion russe du 24 février 2022. Mais “les adolescents ukrainiens démontrent un niveau plutôt élevé de capacité à affronter la guerre”, relève l’étude.Selon une autre enquête publiée en août dernier, 34% des enfants citent les examens scolaires comme principale source de stress et 27% seulement les sirènes antiaériennes. “Ces résultats suggèrent de façon inquiétante que la guerre fait désormais partie du quotidien de nombreux enfants”, avance cette étude publiée par le programme ukrainien de santé mentale “Comment allez-vous?” et par l’Unicef, l’agence des Nations Unies pour l’enfance.- “On va retrouver ta maman” -Près d’un million de jeunes Ukrainiens étudient en ligne, dont 300.000 exclusivement via internet, selon le ministère de l’Éducation, contraints à un confinement sans fin commencé avec le Covid dès mars 2020.Un isolement particulièrement ressenti dans la région de Kharkiv, la deuxième ville du pays, cible quotidienne d’attaques aériennes, à 40 km de la frontière russe. Quelques restaurants et cafés restent ouverts jusqu’au couvre-feu de 23 heures. Puis chaque nuit ou presque charrie son lot d’attaques de drones et de missiles. La matinée suivante résonne des travaux des équipes de volontaires qui réparent ce qui peut l’être.  La région de Kharkiv est celle où le plus d’établissements éducatifs ont été détruits ou endommagés par des frappes russes: 843, soit 20% du total national (4.358), relevait mi-décembre le site gouvernemental saveschools.in.ua.Sur les réseaux sociaux, le site d’investigation en ligne Bellingcat – avec qui des journalistes de l’AFP à Kiev et à Paris ont collaboré pour cette enquête – a recensé à Kharkiv et ses environs plus de cent frappes russes documentées par des vidéos ou des photos contre des établissements éducatifs ou des lieux de loisirs pour jeunes, ou à proximité immédiate.Comme ce 22 octobre, quand des enfants en pleurs sont évacués d’une crèche du centre ville. “On va retrouver ta petite maman”, assure un secouriste à la fillette qu’il évacue dans la fumée et les débris.- Écoles souterraines – Ievanguelina Toutouriko, 14 ans, n’avait plus mis les pieds dans une salle de classe depuis le début de l’invasion russe.Depuis le 1er septembre, elle s’assoit à nouveau aux côtés de ses camarades mais dans une école construite plusieurs mètres sous terre et sans lumière naturelle.”J’aime beaucoup ça car je peux à nouveau communiquer en vrai avec mes camarades”, se réjouit l’adolescente aux longs cheveux, cravate noire défaite sur chemisier blanc. Une socialisation qu’elle n’avait plus connue depuis un “séjour de répit” organisé par la ville de Lille (nord de la France) en mai dernier. Paradoxe: il aura fallu à Ievanguelina traverser l’Europe pour “rencontrer la plupart de (ses) amis actuels” à Kharkiv, dans un environnement enfin paisible et propice aux amitiés adolescentes.Dans l’école visitée par l’AFP, afin que cela profite au plus d’enfants possible, les jours de cours sont divisés en deux demi-journées, l’une en classe, l’autre à la maison devant l’ordinateur. L’établissement, où les parents jouent des coudes pour inscrire leurs rejetons, peut ainsi accueillir 1.400 jeunes, weekends compris. Construite en un temps record de neuf mois, l’établissement se devine à peine de l’extérieur. Pour y entrer, il faut pousser une lourde porte blindée façon sous-marin.”L’école a été construite en respectant toutes les normes d’un abri antiradiation (nucléaire). Nous sommes ici probablement dans un des abris les plus sûrs de toute l’Ukraine”, relève fièrement sa directrice Natalia Teplova, la cinquantaine. Au plus fort des combats au début de la guerre dans les faubourgs de la ville, 70% des enfants avaient été mis à l’abri, à l’étranger ou à l’ouest du pays. Ces écoles souterraines ont fait revenir des familles à Kharkiv (1,5 millions d’habitants avant guerre) et une dizaine y seront en activité d’ici la fin de l’année, selon la mairie.En Ukraine 96 établissements souterrains accueillent des écoliers, le plus souvent près du front et de la frontière russe. Un total de 211 autres bunkers scolaires sont en construction, selon le ministère de l’Éducation.- “Ne pas vivre dans la peur” – A Kharkiv, pas de sport à l’école en extérieur, trop exposé. Dans les clubs, c’est plus flou.Sur un terrain en synthétique, l’entraîneur Oleksandr Androuchtchenko encourage de la voix de jeunes footeux, sous les yeux d’une poignée de parents emmitouflés.”Toute compétition sportive officielle est interdite dans la région. Mais nous ne sommes pas une structure d’Etat, alors on se débrouille dans notre coin”, explique cet ancien combattant.  Les parents “comprennent que leurs enfants ne se sont pas du tout développés (sportivement) depuis les années Covid. Et que c’est mieux pour eux de faire du foot, du judo, de la natation, plutôt que de rester devant leur téléphone”, explique M. Androuchtchenko.Dans l’enceinte de la plus grande piscine de Kharkiv, Aïouna Morozova abonde: “On ne peut pas vivre constamment dans la peur”.L’immense bâtiment à l’austère architecture soviétique a fermé après deux lourdes frappes en mars 2022, puis rouvert en mai 2024. Quand une vitre cède sous l’onde de choc d’un énième bombardement, on la remplace par du contreplaqué ou du plastique. “L’eau et la natation soignent tout”: telle est le credo de Mme Morozova, une des responsables de la piscine. Un espace de soin aquatique a été créé pour les soldats amputés. Quant aux enfants: “D’abord deux ans de Covid, puis quatre ans de guerre, ils deviennent fous”, témoigne cette éducatrice de 38 ans. Chevelure de feu, sourire quasi carnassier, Aïouna porte à merveille son prénom d’origine tatare (“grande ourse”). Mais les blessures de guerre affleurent vite. Dans son cas, plusieurs heures enterrée sous les décombres d’un bâtiment public frappé le 1e mars 2022. “J’en fais encore des cauchemars, j’évite les espaces clos, les ascenseurs. Et oui, j’ai été voir un psychologue.”En Ukraine, les moyens manquent pour mesurer l’impact du conflit sur la jeune génération.”D’autres pays construisent leur système (de protection de santé mentale) depuis cinquante ans. En raison de notre héritage soviétique, nous sommes les derniers à nous y être mis”, explique Oksana Zbitnieva, cheffe du centre de coordination interministériel pour la santé mentale.”Nous n’avons pas assez de psychologues”, reconnaît-elle. Pour y pallier, “130.000 professionnels de santé de première ligne – infirmières, pédiatres, médecins de famille – ont reçu une formation en santé mentale certifiée par l’OMS.” – Automutilation – Quand l’AFP la rencontre à Khorocheve, au milieu des champs de tournesol, à 15 km au sud de Kharkiv, la psychologue Maryna Doudnyk, 50 ans, vient d’animer pendant trois heures des ateliers pour aider une cinquantaine d’enfants de six à onze ans à exprimer leurs sentiments.Le brouhaha s’estompe, son équipe range les gilets pare-balles – systématiquement emportés dans la camionnette, sécurité oblige -.”Bien sûr que je suis fatiguée. Mais c’est agréable de faire cela pour les enfants. Avec la guerre, nous vivons tous dans le stress et cela a un énorme impact sur l’état émotionnel des jeunes.”En consultation, cette employée de “Voix des enfants”, une ONG ukrainienne très active dans le soutien à la jeunesse, diagnostique “beaucoup de peur et d’anxiété chez les enfants”. “Les adolescents souffrent d’automutilation, de pensées suicidaires.” S’occuper d’eux fait oublier à Maryna Doudnyk sa propre blessure intime: la fuite de sa ville natale de Marioupol, bombardée puis occupée par l’armée russe. “Nous n’avons plus de chez-nous, rien. Tout a été détruit.”  Certains ados choisissent de se blinder.Illia Issaïev a détesté quand sa famille a d’abord fui la guerre en passant en Russie. Une errance de plusieurs mois qui a renforcé ses convictions ultra-nationalistes. A 18 ans aujourd’hui, physique sec, yeux bleu acier, Illia se présente comme un des responsables de l’organisation radicale “Prava Molod” (“La vraie jeunesse”) pour la région de Kharkiv. Nous rencontrons Illia alors qu’il forme un groupe de jeunes hommes au maniement des drones militaires, sa spécialité. Ses moments passés d'”apathie”, comme il dit, sont derrière lui: “Les temps difficiles rendent les gens plus forts. Notre période fabrique des gens forts qui vont construire un bon pays”, tranche-t-il.Pas aussi simple pour Kostiantyn Kossik, sous médicaments pour soigner ses tics, malaises et migraines. “C’est à cause de la guerre. Je suis constamment nerveux, sous tension. Cela affecte énormément ma santé”, lâche le jeune homme au cheveu ras et à la barbe rousse finement taillée.Kostiantyn, 18 ans, est originaire du Donetsk, région secouée par des combats dès 2014. Il a grandi à Avdiivka, ville-martyre aujourd’hui en ruines, passée sous contrôle russe après des mois de combats.”J’ai connu la guerre à l’âge de six ans. Pour un petit garçon, c’était très intéressant. Les chars, les soldats, les armes automatiques. Quand j’ai eu l’âge de comprendre, c’est devenu beaucoup moins drôle”. Des semaines dans le sous-sol de sa maison secouée par les explosions, aucun voisin à proximité. “D’un côté cela m’a endurci. Mais j’aurais préféré une enfance normale, avec des amis, de la joie.”- “Continuer à rêver” -Comme près de quatre millions de personnes déplacées à l’intérieur de l’Ukraine, la famille de Kostiantyn vit d’expédients. Elle loue une maison sans chauffage à Irpin, près de Kiev. La mère passe ses journées à s’occuper de son beau-père, grabataire après une série d’infarctus liés au conflit.Kostiantyn est en deuxième année de droit international. “Pour pouvoir protéger les droits humains, en Ukraine et ailleurs dans le monde” espère-t-il, en dépit d’un anglais sommaire. Il est fier d’étudier à l’Université d’Irpin encore endommagée par un missile russe en octobre 2022.”Les enfants dorment dans des abris antiaériens, ils perdent leurs parents, leurs amis. Et pourtant ils continuent à vivre, à rêver”, relève le ministre des Affaires sociales Denys Oulioutine.Retrouvons Bogdan, l’adolescent de Balakliia. Il joue et échange sur son ordinateur avec “ses nouveaux amis”, tous en ligne. Il passe des heures en particulier avec Lana, une jeune fille de son âge avec qui “il s’est découvert beaucoup de points communs”. Bogdan nourrit un rêve: “Nous voulons vraiment nous rencontrer avec Lana. J’en ai parlé à ma mère. Peut-être nos parents pourront-ils arranger quelque chose”.Mais Lana habite à Dnipro, à 400 km au sud-est. Un autre monde dans l’Ukraine en guerre. Et Balakliia a subi le 17 novembre deux nouvelles frappes, qui ont tué trois personnes et en ont blessé treize dont quatre enfants. A 300 mètres de l’immeuble de Bogdan et de sa mère.